Yaaaaaanick !
Aucune logique de rotation dans les titres de films de Quentin Dupieux ; et c'est ce qui agace Adrien Loupiotte.
Adrien Loupiotte est un fameux scientifique méconnu, expert en rotations en tous genres. Très petit déjà (certains, comme sa tante Nadège, disent que cela remonte au CM2, quand il observait les mouches tourner sur elles-mêmes après leur avoir coupé une aile !), il aimait calculer les rotations, des gonds, des portes, des bouchons de stylo, des roues (les plus faciles à analyser), des clémentines jetées en l'air avant de les récupérer au creux de la main, des cous des élèves assis devant lui et qui avaient l'habitude de se retourner pour observer sa passion pour les axes, les sinus et le signe égal. En grandissant, Adrien Loupiotte muscla ses observations et les formules permettant de les affiner, et devint imbattable dans l'espace Euclidien.
Tout en progressant à une vitesse qu'il ne parvenait pas lui-même à calculer, Adrien se prit également de passion pour le cinéma, avec une attirance toute particulière pour Quentin Dupieux, réalisateur absurde portant une tête de copain de rugby et des idées loufoques. Adrien avait vu tous ses films, ainsi que les clips et autres production obscures, fasciné par les cadrages, les rythmes sourds, les silences des phrases et les histoires dont il était très difficile de prévoir le sens de rotation. C'est ça qui le fascinait dans le cinéma de Dupieux : cette incapacité qu'il avait, lui, Adrien Loupiotte, le spécialiste désormais mondial de la rotation, à prévoir le sens de l'histoire. Par exemple, il avait constaté que raisonner à partir du titre ne menait à rien chez Dupieux. Dans "Fumer fait tousser", on trouve bien quelques références au tabac, la fumée et au fait de tousser, mais le récit est beaucoup plus riche et aurait mérité des calculs de rotation plus profonds pour offrir un titre moins grossier. "Mandibules" porte bien son nom car une grosse bestiole est au centre du récit et possède en effet quelques mandibules, mais cela ne justifie pas une histoire dans sa globalité ; Adrien pense qu'on n'a pas le droit, mais il est prêt à en débattre, de choisir un titre pareil. Il estime que c'est réducteur et que ce serait l'équivalent de réduire le calcul d'une rotation à un angle, en excluant de la démarche le centre et la formule : une ineptie. Il a parfaitement conscience que l'artiste est tout à fait libre de ses choix, mais ça le questionne.
Pourquoi Dupieux n'essaie-t-il pas de réfléchir à ses titres avec méthode. Dans "Daaaaaali !", Adrien Loupiotte n'a pas beaucoup aimé la présence des six "a" dans le titre. Ça le rendit fou, enfin pas vraiment fou, mais réellement agacé. Sa cousine Lisbeth lui expliqua pourtant qu'il s'agissait d'un moyen assez malin de lire le mot Dali à la façon de Dali sans disposer de la référence à Dali, ce peintre foufou qui avait tendance à grandiloquer. Pour montrer sa bonne foi et son envie de comprendre, Adrien répéta plusieurs fois le mot Dali en séparant les six A, mais ça ne donna en rien une imitation de Dali. On aurait dit un robot rayé qui avait bloqué sur le A. Il calcula le temps écoulé entre le D et le L et bloqua sur l'irrégularité musicale de la cadence obtenue. Agacé, il passa à un autre film. Il s’arrêta sur "Yannick", l'un de ses préférés, et qui avait le mérite de respecter la rotation. Yannick était en effet le nom du personnage principal, autrement dit le héros. Donner à un film le nom de son héros, voilà une démarche rationnelle qui avait beaucoup plu à Adrien Loupiotte, qui aimait beaucoup des films comme Léon, Amadeus ou Forrest Gump. L'absurde de Yannick venait alors plus tard (on avait épargné le titre), par le récit, mais s'était donc installé sur le socle de la tranquillité de l'esprit. Un personnage, un nom, un film : il y avait dans cette simplicité toute la beauté d'un vecteur. Enfin Dupieux offrait un tour complet à son film, un "2π radians" de belle facture, comme il aimait à qualifier les films alignés sur eux-mêmes.
Adrien Loupiotte aurait aimé rencontrer Quentin Dupieux, lui poser des questions sur ses films, mais surtout sur ses titres. Il aurait aimé savoir pourquoi "le Daim" et pas "le Cuir" ou "le Coton anglais". Il aurait aimé savoir si "Incroyable mais vrai" était un film crédible malgré tout. Il aurait pu parler de "Steak" ou de "Rubber", ou encore de "Au poste", son préféré. Adrien Loupiotte est en ce moment au festival de Cannes, où, équipé de son petit carnet, il calcule les rotations des Limousines, des photographes, des sourires de stars devant l'entrée du Martinez. Personne ne sait qu'il est le spécialiste mondial des matrices orthogonales et des déterminants, mais il s'en moque, car au fond de lui il sait que tout est cyclique et que viendra le jour logique, où les angles de rotation des vies de chacun donneront naissance à une discussion profonde avec Quentin Dupieux ; parce que tout mouvement possède un centre.

